SOLEIL VERT OU JAUNE ?

A quand les scarabées de Pâques et les scolopendres en chocolat…

ARTICLE PARU DANS LA DECROISSANCE AVRIL 2020

Mensuel des objecteurs de croissance

LA FARINE D’INSECTES

Nardo

« Quand j’étais gosse, la nourriture, c’était de la nourriture. Avant que nos génies de la science empoisonnent l’eau, polluent les sols, détruisent les plantes, déciment la vie animale… » C’est une réplique tirée du film culte Soleil vert. Cette oeuvre d’anticipation sortie en 1973 nous plonge dans le New-York de 2022, où la population suffoque et ne dispose pour toute pitance que de tablettes produites par les usines de la firme Soylent. Comme l’horrible soleil vert, ou encore le Soleil jaune, « de l’énergie tirée de germes de soja » selon la réclame des vendeurs. (Nous ne divulgâcherons pas l’origine des tablettes pour ménager le suspens à celles et ceux qui ne connaissent pas ce monument de SF – NDLR)

 

On n’y est pas encore, nous rassurons-nous, en regardant ce film 47 ans plus tard. Quoique… des rations ultra-transformées à base de protéines de soja ne s’écoulent-elles pas dans les supermarchés ? Et le consortium d’entreprises Protéines France ne nous-promet t’il pas un essor accéléré du marché des « protéines innovantes » (sic) ? C’est à dire des protéines fabriquées par des industriels, et notamment par des « start-ups susceptibles de développer des innovations de rupture (1) » ?

 

La filière est évidemment considérée par le gouvernement de la start-up nation comme stratégique (2).

 

L’une de ces entreprises innovantes tant célébrées est justement en train d’implanter une gigantesque usine au nord d’Amiens, dans le prolongement d’une vaste zone industrielle qui continue à grignoter les terres agricoles, malgré les friches comme Goodyear qu’elle laisse derrière elle. Les travaux ont commencé et saccagent ce qui fut un champ, où un agriculteur produisait jadis de la nourriture à l’ancienne, c’est à dire en cultivant le sol.

 

A la place doit s’ériger une « ferme verticale », présentée comme « la plus importante unité industrielle entièrement automatisée spécialisée dans la production de protéines d’insectes haut de gamme » (3).

 

Ce projet porté par la start-up Ynsect est soutenu par la Commission européenne, l’Etat, la région Hauts de France, le département de la Somme et la Métropole d’Amiens. Celle-ci se félicite de la création de dizaines d’emplois et des millions d’euros investis, qui confirment « son attractivité au coeur du développement économique entre Londres-Paris-Bruxelles (4) ».

USINE VERTICALE

L’inauguration de la ferme usine est prévue pour 2021. Cet énorme complexe monopolisera 18 hectares, les bâtiments culmineront à 36 mètres de haut (5). A l’intérieur seront produits et transformés des vers Molitor. Ces larves de scarabées finiront à l’autre bout de la chaîne en farine et en huile destinés à l’aquaculture ou à l’alimentation des animaux de compagnies, chiens, chats, etc. E attendant de les utiliser pour nourrir les volailles ou les porcs, voire le bétail humain (6). Ynsect, ce fleuron de la « french tech » considérée comme l’une des start-ups les plus prometteuses du pays (7), ambitionne de devenir « le fournisseur mondial de protéines insectes. « Notre objectif est d’installer une quinzaine d’usines d’ici 2030 en Europe, en Asie et en Amérique du nord », annonce le patron (8). Le marché est porteur : la demande en « protéines innovantes » ne cessera de s’accroitre assure-t’il, pour alimenter une population toujours plus nombreuse « alors que les ressources en poisson, en eau, et les richesses du sol et de la terre diminuent (9) ».

 

Bien sûr, leur industrie qui détruit des terres agricoles, ils la vante comme un modèle écologique : une ferme verticale efficace économiserait des surfaces qui seraient rendues à la « vie sauvage pour renforcer la biodiversité », assurent-ils en mettant en avant leur partenariat avec le WWF et la ligue de protection des oiseaux (10). Dans les cellules de 36 mètres de hauteur on pense même au bien-être animal : des capteurs de données sont prévus pour contrôler l’humidité et la température et suivre la croissance des larves. On s’affirme aussi militant du zéro déchet et de l’économie circulaire : les déjections des insectes sont réutilisées pour produire de l’engrais. Quant au gaz à effet de serre, pourquoi ne pas les capter pour s’en servir de ressource ? « L’élevage émet du Co2. On pourrait canaliser cette énergie vers des algues à destination de l’élevage de crevettes », imagine le PDG d’Ynsect (11).

 

Les producteurs de larves hors-sol se croient investis d’une mission : nourrir « durablement » le monde. En lui faisant ingurgiter de la poudre de protéines d’insectes débitée par des usines automatisées… Il faut bien en prendre son parti : c’est aujourd’hui au nom de l’écologie que se réalisent les cauchemars dignes de Soleil vert.

 

Raoul ANVELAUT

 

(1) Selon le verbiage de protéinesfrance.fr

(2) C’est ce qu’ont dit les représentants du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation et du ministère de l’économie et des finances lors du Conseil de l’innovation du 17 avril 2019.

(3) Communiqué de presse de l’entreprise Ynsect, « Ynsect lance le projet Farmying pour une filière de protéines biosourcées et durables avec le soutien de la Commission européenne ». 11 juin 2019

(4) « Ynsect et Amiens Métropole annoncent l’installation d’une nouvelle ferme verticale à Poulainville », communiqué de presse du 20 septembre 2018.

(5) Selon le dossier de l’enquête publique menée fin 2019.

(6) « A plus long terme, Ynsect visera les marchés de la nutrition des volailles et des porcs, voire de la nutrition humaine », annonce l’entreprise dans un dossier de presse le 20 septembre 2018.

(7) L’entreprise fait en effet partie de la liste 2019 du NEXT 40, les « 40 futurs champions français de la tech, ayant le plus fort potentiel de croissance à l’international », selon la frenchtech.com…

(8) « Comment la France est devenu pionnière dans l’élevage d’insectes », les Echos, 17 janvier 2020

(9) « Ynsect spécial Ynfram », 20 septembre 2018

(10) « Vertical farm for horizontal wild », Ynsect.com

(11) Le Courrier Picard 22 septembre 2018

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