BIODIVERSITE EN BAISSE = EPIDEMIES EN HAUSSE

Infatigable, la journaliste JulietteJuliette Duquesne (qui avait bien voulu nous citer dans l’un de ses précédents ouvrages co-signé avec Pierre Rabhi « L’eau que nous sommes ») vient de signer un article sur la baisse de la biodiversité face à la hausse du nombre d’épidémies sur le site Carnet d’alertes.fr.  

Voir également son interview chez Frédéric Taddeï (à partir de 26 mn)

UNE MISE EN EVIDENCE EDIFIANTE

Ils le répètent, le démontrent et publient des travaux depuis plus de 20 ans : les activités humaines bouleversent les écosystèmes, réduisent la biodiversité et engendrent la hausse du nombre d’épidémies. Preuves scientifiques à l’appui. Serge Morand, chercheur Cnrs-Cirad*, écologue de la santé et parasitologiste de terrain et Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’Inrae* et à l’IRD*, spécialisé en écologie  des maladies infectieuses et parasitaires, commencent enfin à être écoutés. Mais pour cela, il aura fallu une pandémie mondiale aux conséquences dramatiques : le Covid-19.

«Depuis le début du siècle, le nombre de personnes touchées par une maladie infectieuse diminue. L’incidence des maladies infectieuses baisse grâce à nos systèmes de santé performants. La chute commence avant l’apparition des vaccins et des antibiotiques. Elle est surtout due à la santé publique et à l’hygiène. Par contre, le nombre d’épidémies augmente. Nous sommes passés de moins d’une dizaine à plus d’une centaine. Nous en avons les preuves», répond Serge Morand à ceux qui ne cessent de répéter que les épidémies ont toujours existé. De la grippe espagnole à la peste en passant par le Sida ou le SRAS.

Aux États-Unis, le nombre de personnes infectées a en effet baissé de 95 % entre 1900 et 1980. (Infographie 1) Et pourtant, au niveau mondial, le nombre d’épidémies a été multiplié par plus de 10 entre 1940 et aujourd’hui. (Infographie 2)

Pourquoi le nombre d’épidémies augmente-t-il ?  Notamment à cause de la déforestation et la baisse de la biodiversité. 

Les villes, les fortes densités et la multiplication des déplacements à l’échelle mondiale facilitent, bien sûr, grandement la propagation des épidémies. Mais les agents infectieux à l’origine des épidémies sont également plus nombreux et plus diversifiés.

L’invasion du monde sauvage par l’homme

Une maladie infectieuse se transmet, dans la plupart des cas, d’un animal sauvage à un animal domestique (y compris ceux d ‘élevage) puis à l’être humain. « Aujourd’hui, les habitats qui abritent le monde sauvage se modifient, détaille Serge Morand. Le monde sauvage se fait envahir par l’animal domestique ou par des vecteurs qui apprécient les humains comme les moustiques, transporteurs de la dengue, de Zika ou chikungunya. Les liens s’intensifient entre le monde sauvage et le monde domestique. »

« La diversité biologique contient des millions voire des milliards de micro-organismes qui constituent pour certains des dangers microbiologiques mais la plupart d’entre eux sont des microbes positifs aux actions bénéfiques pour leur environnement, insiste Jean-François Guégan. Des pratiques comme l’exploitation de terres favorisent les contacts entrent ces micro-organismes et l’humain, entraînant alors un risque infectieux si les personnes sont vulnérablesPlus il y a de biodiversité, plus il y a de maladies infectieuses mais elles ont peu de risques de devenir des épidémies, mais plus cette forte biodiversité est en danger, plus le risque d’épidémies grimpe. «Plus la biodiversité est forte, précise Serge Morand, plus il y a de microbes circulant à faible bruit c’est-à-dire que ces derniers se transmettent mal. Mais lorsque la biodiversité chute souvent à cause de la réduction de l’habitat sauvage, nous favorisons les contacts et la transmission. »

Des travaux ont montré que cette destruction de l’habitat du monde sauvage augmente le risque infectieux. Environ 20 % du risque de paludisme dans les lieux de forte déforestation sont dus au commerce international des produits d’exportation impliqués dans la déforestation, tels que le bois, le tabac, le cacao, le café ou le coton. « Une étude réalisée dans la partie amazonienne du Pérou montre qu’avec la déforestation, un habitat ouvert à la lumière est créé, explique Jean-François Guégan. L’espèce de moustiques qui transmet le paludisme vit en haut de la canopée car elle adore le soleil. Ces moustiques ne descendent que lorsque l’homme défriche. Ce moustique ne rencontrera jamais l’homme en situation de forêt non perturbée et ne transmettra donc jamais le parasite du paludisme qu’il peut contenir.(…) La déforestation est un élément majeur à l’apparition de nouveaux micro-organismes émergents qui exposent les individus à des germes qui sont dans les forêts depuis la nuit des temps

La problématique est similaire avec le virus Nipah. « En septembre 1998, une étrange épidémie se déclare dans des élevages de cochons en Malaisie péninsulaire, écrit Serge Morand1De nombreux animaux présentent des signes infectieux. Peu après, les éleveurs contractent à leur tour des fièvres hémorragiques sévères. L’épidémie se propage ensuite aux abattoirs de Singapour avec des porcins importés des régions malaisiennes atteints par cette étrange infection. Les enquêtes épidémiologiques démontrent le rôle des chauves-souris, des roussettes frugivores, comme réservoirs de l’agent infectieux, le virus Nipah. » L’exploitation des forêts afin de développer les palmiers à huile ont provoqué le départ des chauves-souris des forêts profondes à la recherche de nourriture : « ce sont des chauves-souris géantes qui peuvent se déplacer jusqu’à 6 000 kilomètres, explique Jean-François Guégan. Elles sont venues se poser dans les vergers ou dans des fermes en Malaisie ou au Bangladesh. Elles ont consommé des fruits. Elles ont uriné sur la peau de ces fruits. Certains fruits peuvent tomber, des particules virales peuvent être présentes sur la peau de ces fruits. Des porcs ont consommé les fruits et développent une maladie due au virus Nipah. Les éleveurs au contact de ces porcs ont ensuite contracté cette maladie qui a un taux de mortalité d’environ 70 %. »

Des années de recherches nécessaires pour connaître la chaîne de transmission d’un virus

Depuis quelques semaines, les chercheurs et les scientifiques de toute la planète essaient de comprendre la chaîne de transmission du  virus Covid-19. Est-ce la chauve-souris ? Le pangolin ? Quel est l’animal réservoir, celui à l’origine du virus ? Quel est l’animal intermédiaire ? Des fermes d’élevage ont-elles servi de transmission entre le sauvage et l’homme ? Certains accusent même un virus venu d’un laboratoire… La chauve-souris et le pangolin semblent avoir joué un rôle dans cette épidémie. Cependant, il faudra des années afin de le confirmer. « Pour l’origine du virus du Sida, il a fallu 20 ans afin d’arriver à la connaissance que nous avons, analyse Jean-François Guégan. Concernant le virus Ebola, nous avons toujours affirmé que l’origine était la chauve-souris. Aujourd’hui, les meilleurs spécialistes du monde se demandent si le réservoir est bien cette chauve-souris.»

De façon globale, la hausse du nombre d’épidémies est due à la réduction des habitats du monde sauvage, à la baisse de la biodiversité et non à des seules pratiques locales en Chine (consommation d’animaux sauvages et utilisation pour des pratiques médicinales traditionnelles). Certes, ces pratiques sont révélatrices de notre rapport dominant à l’animal mais même s’il pourrait être tentant de n’accuser que des pratiques circonscrites à la Chine, ce ne serait pas conforme à la réalité. « S’il n’y avait pas eu le Covid-19une autre pandémie serait survenue, affirme Serge Morand. Les déséquilibres écologiques sont à l’origine de ces pandémies. » Connaître l’origine précise de cette pandémie ne semble donc pas être le plus important. L’essentiel est que des travaux existent depuis des années. Et ces derniers montrent la même tendance : le bouleversement des écosystèmes par l’activité humaine engendre la hausse du nombre d’épidémies.

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Des espèces disparaissent, les remparts avec…

Ces maladies infectieuses se répandent également plus facilement car la biodiversité diminue dans le monde sauvage.

Un million d’espèces sont menacées d’extinction.

Plus de 60 % des animaux sauvages ont vu leurs populations régresser depuis les années 1970. Une épidémie passera donc plus facilement d’animaux en animaux surtout pour des microbes peu spécifiques et qui peuvent passer facilement d’un animal réservoir à un autre animal. Des travaux aux États-Unis ont, par exemple, montré ce lien concernant la maladie de Lyme, transmise par des tiques. «  Ils ont montré un effet de dilution c’est-à-dire qu’au sein des espaces aux États-Unis moins riches en diversité biologique, l’agent responsable de la transmission occasionne des cas plus nombreux que dans un environnement plus riche en espèces », explique Jean-François Guégan. « De nombreux systèmes de régulation des pathogènes sont bouleversés, ajoute Serge Morand. Nous avons moins de prédateurs importants tels que les lynx ou les loups qui contrôlent les populations de petits mammifères rongeurs, porteurs de microbes divers ou de tiques elles-mêmes vectrices. Ces prédateurs en contrôlant l’abondance des rongeurs réduisent la transmission des pathogènes. Les interactions des vivants perdent leur équilibre dynamique dans les écosystèmes perturbés et avec elles, la résilience des systèmes écologiques. Nous créons des « pathosystèmes. L’homme détruit la résilience nécessaire à la nature et à notre santé. ».

« L’homme détruit la résilience nécessaire à la nature et à notre santé. »

Jean-François Guégan insiste, lui aussi, sur l’importance des prédateurs supérieurs tels que les hyènes ou les lycaons en Afrique. Ces prédateurs sont les premiers à disparaître lorsque l’homme arrive. «Nous pouvons prendre l’exemple des vautours qui se nourrissent des carcasses en Inde au bord des routes, précise Jean-François Guégan. Ces carcasses développent des germes dont certains seront infectieux pour l’animal et l’homme. En se débarrassant des carcasses, ces vautours suppriment les virus et les bactéries qu’elles peuvent porter. Ces vautours ont des systèmes enzymatiques dans leur tube digestif qui est extrêmement acide pour détruire les os et donc aussi les germes pathogènes

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La responsabilité des élevages industriels

L’explosion du nombre d’animaux domestiques et notamment d’élevage -un maillon essentiel pour transmettre ces épidémies- explique aussi l’augmentation des épidémies.

En biomasse, les vaches pèsent plus que les êtres humains.

Les animaux vertébrés sauvages sans prendre en compte les oiseaux et les chauves-souris ne représentent que 2 % de la biomasse globale. (Infographie 3)Pour élever et nourrir les animaux d’élevage, nous avons besoin de terres qui empiètent sur le monde sauvage. 70 % des terres agricoles sont consacrées à l’élevage et aux cultures pour produire des protéines animales. Ces animaux sont en plus à l’origine de plus de 22 milliards de tonnes d’excréments par an. Ces déjections peuvent propager des maladies notamment en contaminant l’eau et les sols.

Dans les élevages industriels, la diversité génétique s’est également considérablement affaiblie ces dernières années. Une épidémie passe donc très facilement d’un animal à l’autre. « Dans le cas du virus Nipah, les cochons ont joué le rôle d’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme notamment parce que ce sont des animaux omnivores, rappelle Jean-François Guégan. Nous avons tué plus d’un million de porcs en Asie du Sud-est. Sans ces élevages de cochons et le déplacement des chauves-souris, il n’y aurait pas eu d’épidémie. »

Sur 7 600 races animales, plus de 1 500 sont en voie d’extinction. « À chaque crise, l’élevage industriel est renforcé, regrette Serge Morand. Certaines autorités internationales affirment que les épidémies sont causées par la faune sauvage. Par conséquent, elles veulent isoler la faune sauvage de l’élevage. Toutes les races ne peuvent pas vivre de façon industrielle, il y a donc une uniformisation. Mais c’est impossible d’isoler complètement le monde sauvage. Nous transformons ces élevages en bunker mais ce sont potentiellement des futures bombes bactériologiques. » Rappelons qu’en Asie du Sud-Est, afin de garantir une récolte, les paysans ont pour habitude de cultiver différentes variétés de riz, au cas où l’une d’entre elles serait plus sensible à un virus.

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« Le dernier cri d’alerte de la faune sauvage »

Jean-François Guégan craint qu’à cause de ces épidémies, nous diabolisions la chauve-souris ou le pangolin au lieu de remettre en cause nos pratiques désastreuses : « C’est un coup de boomerang qui nous revient à la figure et que nous avons nous-mêmes lancé.»

« Il me semble que nous vivons en ce moment le dernier signal d’alerte de la faune sauvage, déplore Serge Morand. J’espère que nous serons assez forts pour réagir. Ces épidémies sont des alertes pour agir. Si nous ne préservons pas la biodiversité, les crises sanitaires vont se multiplier. Pour prévenir une prochaine crise comme celle-ci, il faut traiter les causes plutôt que de se retrouver encore et encore à traiter les conséquences.» Ce chercheur craint d’ailleurs que nous vivions les dernières flambées de maladies infectieuses venant de la faune sauvage avant sa disparition totale :

« Assistons-nous aux ultimes contacts avec une biodiversité en crise majeure ? »

« Assistons-nous aux ultimes contacts avec une biodiversité en crise majeure, avant l’émergence d’autres maladies non infectieuses comme celles auto-immunes ou allergiques dues également à la baisse de la biodiversité ?» « Des travaux montrent que le microbiote intestinal d’Amérindiens vivant dans la forêt au sud de la Guyane et le microbiote des animaux de la forêt sont les mêmes, poursuit Jean-François Guégan. Les intestins sont faits des flores intestinales que nous partageons avec les animaux domestiques et sauvages. Cette flore rend opérantes et efficaces les fonctions de nos intestins. Si ces animaux disparaissent, nous perdrons quelques fonctions essentielles à notre propre physiologie

Préserver la biodiversité, les forêts, modifier profondément notre agriculture pour se diriger vers l’agroécologie, sans oublier de réduire la taille des villes afin de limiter la propagation des épidémies, tous ces changements essentiels permettraient de diminuer considérablement le risque d’émergence d’un nouveau covid-19…

1 – Dans son prochain livre à paraître, Un monde de vaches, Fayard.

Juliette Duquesne (julietteduquesne.fr)

Infographies réalisées par Maxime Moreau. (maximemoreau.net)

Pour en savoir plus sur les travaux de Serge Morand

ainsi que son livre La Prochaine Peste

Pour en savoir plus sur les travaux de Jean-François Guégan

ainsi que www.vie-publique.fr/rapport/31962-les-maladies-infectieuses-emergentes-etat-de-la-situation-et-perspecti

Lexique :
Cnrs : Centre national de la recherche scientifique
Cirad : organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes.
Inrae : Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.
IRD : institut de recherche pour le développement.

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