EAU EN BOUTEILLES OU DU ROBINET ?

Publié par QUE CHOISIR 19/02/2019

Une étude américaine avait fait le buzz il y a quelques mois. D’après ses analyses, les bouteilles d’eaux minérales ou de source contiendraient des microplastiques. La contamination serait même élevée avec une moyenne de 325 microfibres par litre d’eau. Mais une autre étude beaucoup moins médiatisée, cette fois menée par des chercheurs allemands, est parvenue à des conclusions plutôt rassurantes. Face à des résultats si disparates, Que Choisir a décidé de lancer ses propres analyses sur les eaux en bouteilles vendues en France, et à titre de comparaison, sur l’eau du robinet. Au total, 81 échantillons d’eau ont été analysés en laboratoire.

Test labo

20 MARQUES D’EAUX EN BOUTEILLES ET 7 EAUX DU ROBINET ANALYSÉES

Nos analyses portent sur 20 marques d’eaux en bouteilles, 12 d’eau plate et 8 d’eau gazeuse, ainsi que sur de l’eau du robinet prélevée dans sept grandes villes : Lille, Paris, Strasbourg, Nantes, Lyon, Toulouse et Marseille. Pour chaque marque d’eau minérale ou de source, trois bouteilles d’un même lot ont fait l’objet d’analyses. De même, les eaux du robinet ont été prélevées à chaque fois dans trois flacons qui ont été analysés.

Le laboratoire a traité 81 échantillons. Ils ont été filtrés pour séparer les microplastiques de l’eau. Les filtres ont été observés au stéréomicroscope, et le laboratoire a identifié les microplastiques en appliquant une tête d’aiguille chaude. Elle fait fondre le plastique, pas les autres microparticules éventuellement présentes, ce qui permet de les dénombrer. La méthode suivie nous a permis de quantifier les microplastiques jusqu’à une taille minimale de 40 micromètres, soit 0,04 millimètre. Elle est identique à celle qui avait été employée pour décompter les microplastiques présents dans les produits de la mer. Pour éviter toute contamination « extérieure », de grandes précautions ont été prises. Le matériel a été rincé à l’eau filtrée, qui avait été préalablement analysée. Des blancs (échantillons témoin) ont été effectués tout au long de la chaîne d’analyse pour s’assurer de l’absence de contamination et le laboratoire a travaillé sous hotte protectrice. Lors des prélèvements d’eau du robinet, un blanc témoin a été réalisé dans chaque domicile en posant un flacon ouvert près de l’évier. Son analyse a permis de détecter d’éventuelles contaminations de microplastiques dues à l’air ambiant.

Eaux en bouteille sans microplastique

Eaux en bouteille avec traces de microplastiques

 

Du plastique dans vos moules », titrait Que Choisir en septembre dernier. Le test portait à la fois sur les moules, les crevettes, le sel de mer, et ses résultats n’avaient rien de rassurant. Deux tiers de ces produits de la mer contenaient des microplastiques. Cette dénomination, encore méconnue du grand public, désigne de petits fragments de 5 millimètres maximum, dont une grande partie se compose de particules de plastique tellement minuscules qu’elles en sont invisibles. Même avec une vue perçante, il est impossible de soupçonner leur présence. Microscopiques, elles s’infiltrent partout.
Les travaux de recherche sont récents mais, dès qu’on les traque, on les trouve. Dans l’océan bien sûr, présentes dans les soupes de déchets qui flottent, avec leurs images spectaculaires qui ont fait prendre conscience de la pollution plastique, mais aussi dans les rivières, les sols, l’air, ainsi que, semble-t-il, dans l’eau en bouteilles. Une étude américaine avait fait grand bruit au printemps dernier. Sur 259 bouteilles représentant 11 marques d’eau minérale analysées, 93 % étaient contaminées, à des degrés très divers. La moyenne était néanmoins élevée avec 325 microfibres par litre d’eau, dont 95 % d’une taille inférieure à 100 micromètres (0,1 millimètre). Ces résultats suggèrent une migration du plastique issue des bouteilles elles-mêmes ou lors du conditionnement. Cependant, une autre étude, beaucoup moins médiatisée, a été menée sur le même sujet. Conduite par des chercheurs allemands, elle porte comme aux États-Unis sur les eaux minérales, dont certaines vendues en bouteilles réutilisées puisque la consigne sur ces contenants plastique existe en Allemagne. Résultat, si cette deuxième catégorie est contaminée en moyenne par 118 particules de microplastiques, les bouteilles à usage unique n’en comptent que 14. Les échantillons de contrôle en contiennent à peu près autant, ce qui suggère une contamination provenant de l’air ambiant.

QUE CHOISIR À LA MANŒUVRE

Face à ces résultats disparates, Que Choisir a lancé ses propres analyses sur les eaux en bouteilles vendues en France et, à titre de comparaison, sur l’eau du robinet. Nous avons sélectionné 20 marques, dont 16 eaux minérales et 4 eaux de source. En parallèle, nous avons fait des prélèvements d’eau du robinet dans 7 grandes villes. À chaque fois, 3 échantillons d’une même eau de ville ou 3 bouteilles d’une même référence ont été analysés. Nos résultats sont plutôt rassurants. Aucun microplastique n’a été détecté dans l’eau du robinet, pas plus que dans 11 marques d’eaux en bouteilles. Les 9 autres en contiennent infiniment peu, juste à l’état de traces, soit 1 microfibre par litre maximum… Rien d’inquiétant. Alors, comment expliquer de tels écarts entre les études ? D’abord, par l’absence de méthodes de prélèvement et d’analyse reconnues fiables par l’ensemble de la communauté scientifique. Ensuite, par les tailles des microplastiques, infiniment variées. Entre la détection de particules de 0,5 millimètre et celles qui correspondent à un millième, voire un millionième de millimètre, on ne peut pas procéder de la même façon. « Les analyses de microplastiques sont beaucoup plus complexes que celles de tous les autres micropolluants, qu’il s’agisse des pesticides ou des résidus de médicaments dans l’eau, confirme Gaël Durand, directrice déléguée à la recherche et au développement chez Labocea, un laboratoire breton qui travaille notamment sur les microplastiques. La préparation de l’échantillon à analyser est infiniment plus délicate, les sources de contamination en microplastiques ne sont pas toujours maîtrisées. »

DES CONTAMINATIONS QUI FAUSSENT TOUT

À titre d’exemple, des microplastiques provenant des vêtements synthétiques portés par les opérateurs peuvent se déposer dans l’échantillon à analyser. De même, ceux qui sont présents dans l’air sont susceptibles de le contaminer le temps du prélèvement. « Quand on a commencé à analyser les microplastiques en sortie de nos stations d’épuration, se souvient Jéromine Albertini, responsable du projet microplastiques chez Suez, on obtenait des résultats incompréhensibles tant ils étaient disparates. On a fini par découvrir que nos blancs [des échantillons témoin d’eau distillée, ndlr] pouvaient être pollués par des microplastiques présents dans l’air. » Et puis, des méthodes identifient à coup sûr les microplastiques, d’autres pas. « L’étude allemande sur les eaux en bouteilles a identifié tous les microplastiques détectés, et elle a réalisé des blancs, c’est une nécessité absolue pour s’assurer de la fiabilité des résultats, souligne Fabienne Lagarde, spécialiste des microplastiques et maître de conférences à l’Institut des molécules et matériaux de l’université du Mans. L’étude américaine ne parle pas d’échantillons témoin et elle a utilisé la méthode du colorant Nile Red pour les particules inférieures à 100 micromètres. Elle n’est pas spécifique au plastique, elle peut détecter des microparticules qui n’en sont pas. Dans nos études, quand on trouve 100 particules, il arrive que seulement 10 % soient identifiées comme des microplastiques. De plus, on ne publie nos résultats que si l’on fait des blancs. Prendre en compte la contamination ambiante est essentiel quand on recherche des microplastiques. »

UNE CONSOMMATION DE PLASTIQUE FRÉNÉTIQUE

Ils sont en effet omniprésents dans notre environnement. Quant au coupable, c’est nous et notre consommation frénétique de plastique. Nous en raffolons depuis des décennies, et de plus en plus. En dépit de la prise de conscience grandissante sur ses méfaits, notre dépendance s’aggrave. Si le monde entier n’en produisait que 10 millions de tonnes dans les années 60, c’était trente fois plus en 2014 avec 300 millions de tonnes. Et depuis, ça ne fait qu’empirer : on a atteint 348 millions en 2017 ! La croissance est en moyenne de + 3,7 % par an, avec un débouché qui écrase tous les autres : l’emballage. Le problème, c’est que le plastique est très peu recyclé ou incinéré. À 70 %, il finit dans les décharges ou dans la nature. Il se dissémine d’autant plus facilement que le plastique d’emballage se caractérise par sa légèreté. Une partie rejoint les rivières et les océans. Par conséquent, lorsque les scientifiques naviguent dans les soupes de déchets flottant sur les océans, c’est surtout de l’emballage qu’ils trouvent, pour 59 % du total. Sur les plages, 50 % des déchets ramassés sont même des plastiques à usage unique. Mais si leur élimination en mer ou dans la nature prend des siècles, leur décomposition en fragments intervient beaucoup plus vite. Certains sont gros, d’autres microscopiques : ce sont les fameux microplastiques.

UN PROBLÈME ENVIRONNEMENTAL AVANT TOUT

Ils proviennent aussi d’autres sources, et en particulier de nos vêtements synthétiques. S’ils en libèrent un peu dans l’air, leur lavage en relargue des quantités phénoménales. Les microbilles des cosmétiques, des dentifrices et des détergents en sont responsables aussi, de même que l’usure des pneus sur les routes. Tout cela se retrouve dans les eaux usées. « Nous décomptons entre une centaine et quelques milliers de microfibres de plus de 10 micromètres par litre à l’entrée de nos stations d’épuration, assure Jean-François Loret, responsable du département santé et environnement au Cirsee, le principal centre de recherches sur l’eau et l’environnement du groupe Suez. Il s’agit à 90 % de microplastiques, ils proviennent avant tout du lavage en machine des textiles synthétiques. Selon la technologie en place, de 80 à 98 % sont éliminés en sortie de nos stations d’épuration. » Leader avec Veolia de la distribution d’eau, Suez les recherche aussi dans l’eau potable. « Mais pour nous, les microplastiques sont essentiellement un problème environnemental, poursuit le responsable santé et environnement. Nous avons, par exemple, analysé l’eau distribuée par l’usine de production d’eau potable de Viry-Châtillon. Elle prélève l’eau de la Seine, qui contient quelques dizaines de microfibres par litre. Après traitement de potabilisation, nous avons détecté entre zéro et deux fibres par litre, soit exactement comme dans les témoins d’analyse réalisés avec une eau ultrapure. »
Notre test le confirme, si les microplastiques sont une véritable préoccupation, ce n’est pas dans l’eau du robinet qu’ils posent problème. Ni dans les eaux en bouteilles, en tout cas avec les méthodes d’analyse disponibles. Que Choisir ne peut cependant certifier qu’on n’y détectera jamais rien. Les scientifiques multipliant les recherches, les moyens analytiques sont appelés à devenir encore plus performants.

Microplastiques primaires et secondaires - Ce que l’on trouve dans l’océan

Pollution

Nos conseils pour lutter contre les microplastiques

1. Adopter le réflexe du sac de course glissé dans son sac à main ou dans sa poche au lieu d’accepter des sacs en plastique biosourcés ou compostables. Ces plastiques-là qu’on croit biodégradables polluent en réalité autant l’environnement que le plastique standard. Le sac biosourcé ne se dégrade pas dans la nature, le sac compostable ne l’est qu’en milieu industriel à haute température, pas dans l’environnement ni même dans le compost de jardin, sauf s’il s’affiche « OK compost home ». Quant à l’oxodégradable, il se fragmente en petites particules mais ne s’élimine pas.

2. Opter au maximum pour le vrac, l’emballage en papier ou en carton, la vaisselle réutilisable.En plastique, c’est de l’emballage ou du produit à usage unique, il ne sert qu’une fois avant d’être jeté. Ce plastique jetable est d’ailleurs dans le viseur du gouvernement et de l’Union européenne, Que Choisir recommande d’anticiper son interdiction en renonçant aux couverts, assiettes, gobelets, pailles, touillettes, barquettes et cotons-tiges en plastique.

3. Boire de l’eau du robinet. Elle est potable et elle évite les innombrables déchets de bouteilles plastique.

4. Porter des vêtements en coton et autres matières naturelles plutôt qu’en synthétique, ce sera une multitude de microplastiques en moins dans l’environnement. Un lave-linge rempli de synthétiques rejette en moyenne 10 000 fibres de microplastiques par litre. À supposer qu’il consomme 60 litres, c’est 600 000 particules envoyées en station d’épuration à chaque lavage. Même si les équipements les éliminent à 90 %, ça en fait encore beaucoup qui partent polluer la ressource en eau.

Élisabeth Chesnais

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